Le Tour de France n'est pas né de la passion du sport. Il est né de la guerre commerciale entre deux journaux français. L'Auto, dirigé par Henri Desgrange, voulait écraser son concurrent Le Vélo. L'idée du Tour était une opération marketing désespérée. Personne ne pensait alors que cette "absurdité" — faire pédaler des hommes pendant 19 jours — pouvait fonctionner.
La crise du journal
En 1903, L'Auto est en grande difficulté. Le journal sportif perd des lecteurs face à son rival Le Vélo. Henri Desgrange, le directeur, est désespéré. Il faut une idée géniale pour relancer le tirage.
C'est lors d'un repas dans un café parisien, le restaurant Madrid, que l'idée naît. Un journaliste, Géo Lefèvre, suggère : "Pourquoi pas une course autour de la France ? Une vraie course longue, qui dure des semaines."
Desgrange est sceptique. "Trop long", dit-il. Mais il accepte d'essayer. Le 19 janvier 1903, L'Auto annonce la création du "Tour de France". Six étapes. Du 31 mai au 5 juillet 1903.
Le format délirant
Les étapes du premier Tour sont dingues. Pas 200 km comme aujourd'hui. Pas 300. Mais entre 268 et 471 km par étape. Avec des départs à 2 heures du matin et des arrivées le lendemain en fin de journée. Les coureurs roulent toute la nuit.
Les vélos sont primitifs. Pas de vitesse, pas de pédalier libre. Quand on freine, on doit pédaler en arrière. Les routes sont en terre, en cailloux. Il faut savoir réparer son vélo soi-même : si la fourche casse, on la répare avec ce qu'on a sous la main.
Les inscrits
60 coureurs s'inscrivent. Des amateurs et des professionnels mélangés. Beaucoup arrivent à pied à la ligne de départ, leur vélo sur l'épaule. Tous viennent de petites localités, espérant gagner les 20 000 francs de prime du vainqueur — l'équivalent de plusieurs années de salaire ouvrier.
Le départ a lieu le 1er juillet 1903 à Montgeron, juste au sud de Paris. Henri Desgrange n'y est même pas. Il est trop occupé à écrire son journal.
Maurice Garin
Le vainqueur du premier Tour est Maurice Garin, un Français d'origine italienne. Il a 32 ans, il est petit, trapu, et il pèse 60 kg. Il gagne grâce à sa résistance. Il finit le Tour avec 2 heures 49 d'avance sur le deuxième. Une marge incroyable.
Garin gagne aussi le Tour 1904, mais il est disqualifié rétroactivement pour avoir triché : il avait pris le train pour traverser certaines portions. La même année, plusieurs autres coureurs sont disqualifiés pour fraude. Le Tour est en danger d'être annulé.
Le succès commercial
Mais commercialement, l'opération est un succès retentissant. Le tirage de L'Auto explose : il passe de 25 000 exemplaires à 65 000 pendant le Tour 1903. Le journal Le Vélo, lui, fait faillite.
Desgrange réalise qu'il a créé quelque chose de beaucoup plus grand qu'il ne l'imaginait. Le Tour devient annuel. Il s'étoffe : 7 étapes en 1904, 11 en 1905, 13 en 1906, 14 en 1907.
L'évolution
Le format évolue. Les étapes raccourcissent. Les routes s'asphaltent. Les vélos se modernisent. Les vitesses sont introduites en 1937. Les casques en 2003.
Mais l'essence reste la même : un voyage à vélo autour de la France, du nord au sud, des montagnes aux côtes, dans des paysages magnifiques. L'idée de Géo Lefèvre, née dans un café parisien en 1903, est devenue le plus grand événement cycliste du monde.
L'héritage
Le Tour de France 2023 a attiré 12 millions de spectateurs sur le bord des routes et 3,5 milliards de téléspectateurs dans le monde. Il est diffusé dans 190 pays. Il rapporte plusieurs centaines de millions d'euros par édition.
Tout ça est parti d'une crise commerciale d'un journal sportif en 1903. D'une réunion dans un café. D'un journaliste qui suggère : "Une course autour de la France ? Pourquoi pas !"
Henri Desgrange est mort en 1940. Il est enterré au sommet du col du Galibier, où une stèle lui rend hommage chaque année quand le Tour passe par là.