Depuis 2022, le Tour de France a retrouvé ce qu'il avait perdu : un duel de très haut niveau, sur la durée, entre deux champions à leur sommet. D'un côté, le Slovène Tadej Pogačar, prodige précoce, double vainqueur du Tour à 23 ans. De l'autre, le Danois Jonas Vingegaard, ancien employé de poissonnerie devenu maître absolu de la haute montagne.

L'avant-duel

En 2020 et 2021, Pogačar a tout écrasé. Vainqueur surprise à 21 ans en 2020 (au CLM de la Planche des Belles Filles, l'un des retournements les plus brutaux de l'histoire du Tour), confirmation en 2021. Le Slovène semblait parti pour régner dix ans.

Mais en 2022, l'équipe Jumbo-Visma arrive avec un plan. Et un homme : Jonas Vingegaard, deuxième l'année précédente, qu'on disait coéquipier de luxe. Il sera leader.

2022 — Le premier coup

Dans l'étape du col du Granon, dans les Alpes, Vingegaard et son équipe asphyxient Pogačar dans un déluge d'attaques répétées. L'image du Slovène, exsangue, perdant 3 minutes en quelques kilomètres, est un choc. Le Danois s'empare du maillot jaune. Il ne le lâchera plus jusqu'à Paris.

2023 — La revanche manquée

L'année suivante, Pogačar revient pour reprendre son Tour. Il attaque, il harcèle Vingegaard à chaque montée. Mais le Danois est armé. Dans le contre-la-montre de Combloux, le 18 juillet 2023, Vingegaard livre l'une des meilleures performances de l'histoire du Tour : il met 1'38 à Pogačar sur 22 km.

Le lendemain, dans le col de la Loze, Pogačar craque. "Je suis mort, je suis mort", lâche-t-il à la radio. Le Danois remporte son deuxième Tour avec 7'29 d'avance.

2024 — Le sacre slovène

Mais la roue tourne. En 2024, Pogačar revient transformé : il a gagné le Giro avec une marge spectaculaire en mai, et il aborde le Tour avec un niveau jamais vu. Vingegaard, lui, sort d'une grave chute au Tour du Pays basque qui lui a brisé plusieurs côtes.

Le Slovène domine. Il remporte plusieurs étapes, écrase la concurrence dans le contre-la-montre, et signe un troisième Tour avec plus de 6 minutes d'avance. Il devient le premier coureur depuis Pantani en 1998 à réaliser le doublé Giro-Tour.

Deux styles

Ce qui rend ce duel passionnant, c'est l'opposition de profils. Pogačar est offensif, panache, attaque de loin, gagne des étapes en plaine, monte vite, descend mieux. Vingegaard est cérébral, économe, programmé, attend son moment. Pogačar incarne le "old school" du cyclisme, l'attaque pour le plaisir d'attaquer. Vingegaard incarne la science moderne, la donnée, l'optimisation.

L'héritage en construction

Le duel n'est pas terminé. Les deux hommes ont encore des années devant eux. Combien de Tours chacun gagnera-t-il ? Pogačar pourrait viser le record des cinq victoires (Anquetil, Merckx, Hinault, Indurain). Vingegaard, à 27 ans, peut encore en empocher plusieurs. Une chose est sûre : le Tour a retrouvé une rivalité à sa hauteur. Comme dans les belles années de Coppi-Bartali ou d'Anquetil-Poulidor.