Le 21 juillet 1910, le Tour de France attaque pour la première fois les Pyrénées. Aubisque, Tourmalet, Aspin, Peyresourde : 326 km de souffrance. Au sommet du Tourmalet, le coureur Octave Lapize lance aux organisateurs présents : "Vous êtes des assassins !" La phrase entrera dans l'histoire.

Le contexte

Depuis 1903, le Tour de France évolue. Henri Desgrange, le créateur, cherche toujours à le rendre plus dur, plus impressionnant. En 1910, il décide de faire passer le Tour par les Pyrénées pour la première fois.

L'idée est révolutionnaire. À l'époque, les routes des cols pyrénéens sont à peine carrossables. Pas d'asphalte, juste de la terre et des cailloux. Les vélos pèsent 12 kg. Pas de vitesses. Pas de freins efficaces dans les descentes.

Dans le peloton, beaucoup pensent que c'est de la folie. Certains se plaignent. Mais Desgrange ne cède pas.

La 10ème étape

Le 21 juillet 1910, l'étape Bayonne-Luchon (326 km) franchit l'Aubisque, le Tourmalet, l'Aspin, et le Peyresourde. C'est la première fois que tant de cols pyrénéens sont enchaînés en une seule étape.

Des le matin, Octave Lapize est dans le groupe de tête. Il franchit l'Aubisque, descend, puis attaque le Tourmalet. La montée est terriblement dure. Le revêtement est mauvais. Les pierres se déchaussent sous les roues.

L'agression verbale

Au sommet du Tourmalet, Octave Lapize est dans un état d'épuisement extrême. Il s'arrête quelques secondes, le visage tordu par l'effort. Il aperçoit les organisateurs du Tour qui sont là pour contrôler le passage des coureurs.

Il leur lance, plein de colère : "Vous êtes des assassins ! Oui, des assassins !"

La phrase est entendue par plusieurs personnes. Elle est rapportée dans les journaux du lendemain. Elle entre instantanément dans la légende du cyclisme.

La signification

Lapize ne pensait pas vraiment que les organisateurs voulaient le tuer. C'était l'expression du désespoir d'un coureur épuisé, frustré de devoir affronter un parcours aussi inhumain.

Mais la phrase capturait quelque chose de plus profond : l'idée que les organisateurs poussaient les coureurs au-delà des limites raisonnables. Que le Tour devenait dangereux.

La fin de l'étape

Lapize finit l'étape. Il termine 3ème ce jour-là, derrière Octave Lapize lui-même qui a remonté pour gagner l'étape (oui, c'est confus dans certaines sources). En réalité, c'est bien Octave Lapize qui gagne l'étape en arrivant à Luchon avec plus d'une heure d'avance sur certains coureurs.

Lapize remportera le Tour de France 1910 avec 4 victoires d'étapes. Sa phrase au Tourmalet n'aura pas affecté ses performances.

L'héritage des Pyrénées

Le passage par les Pyrénées en 1910 a été un succès retentissant pour le Tour. Le public adore. La presse en fait des récits épiques. La formule sera reproduite chaque année.

Desgrange, satisfait, ajoute les Alpes en 1911. Il pousse toujours pour des étapes plus dures, plus longues, plus dangereuses. Le Tour devient l'événement sportif le plus exigeant du monde.

La phrase dans la culture

"Vous êtes des assassins !" est devenu l'une des citations les plus connues de l'histoire du Tour. Elle est gravée sur une stèle au sommet du Tourmalet. Elle est reproduite dans tous les livres sur le Tour. Elle est citée par des coureurs modernes quand ils veulent évoquer la difficulté d'un parcours.

Mais ce n'est pas une critique sérieuse. C'est devenu une expression d'admiration : "C'est tellement dur que c'est meurtrier." La phrase de Lapize est devenue un hommage involontaire à la difficulté du sport.

La fin tragique

Octave Lapize est mort jeune, à 28 ans. Pas de fatigue cycliste, mais sur le front de la Première Guerre mondiale en 1917. Il était pilote de chasse français. Son avion a été abattu en combat aérien au-dessus de la Lorraine.

Il avait connu la gloire du Tour de France 1910, et la phrase qui résume tout du cyclisme. Mais le sort a voulu qu'il meure dans une autre forme de combat, à 25 km du sommet du col de Saint-Bertrand-de-Comminges, là même où il avait souffert au Tour des années plus tôt.

Sa tombe est entretenue par des cyclistes. Au sommet du Tourmalet, les coureurs modernes lèvent encore le pouce vers son nom gravé. "Vous êtes des assassins ?" Peut-être. Mais ils ont créé un mythe qui dure depuis plus d'un siècle.