Le Mont Ventoux n'est pas le col le plus haut du Tour de France. Il n'est pas le plus dur. Mais c'est, sans conteste, le plus mythique. 1909 mètres d'altitude, un sommet pelé en cailloux blancs qui ressemble à la Lune, un vent qui peut atteindre 320 km/h en hiver. Le Géant de Provence est unique.
Une montagne à part
Le Mont Ventoux n'appartient ni aux Alpes ni aux Pyrénées. Il se dresse seul, en plein cœur de la Provence, dominant le paysage à des dizaines de kilomètres à la ronde. Quand on roule dans la vallée du Rhône, on le voit toujours, immense, blanc.
Le sommet est désertique. Le vent constant, la neige hivernale, et l'exploitation du bois aux siècles passés ont transformé le haut de la montagne en un paysage lunaire. Cailloux blancs, aucun arbre, aucune ombre. Un décor unique au monde.
Le Mistral, ce vent du nord-ouest typique de la Provence, peut souffler à 200-300 km/h au sommet. Le record absolu enregistré : 320 km/h. C'est l'un des endroits les plus venteux de France.
Trois routes, une montagne
Le Ventoux peut être gravi par trois routes :
- Bédoin (sud-ouest) : 21,5 km à 7,5% de moyenne. Le plus dur. C'est cette montée qu'utilise généralement le Tour.
- Malaucène (nord) : 21,2 km à 7,2%. Légèrement plus doux mais le sommet est tout aussi rude.
- Sault (est) : 26 km à 4,4%. Le plus facile, mais le moins emprunté par le Tour.
Quand on parle de "monter le Ventoux", on parle généralement de la route de Bédoin.
Premier passage du Tour
Le Mont Ventoux entre dans le Tour de France en 1951. La 17ème étape passe par son sommet, sans arrivée au sommet (l'arrivée est à Avignon). Le grimpeur français Lucien Lazaridès franchit le sommet en tête.
En 1952, le Tour fait pour la première fois une arrivée au sommet du Ventoux. Jean Robic, l'ancien vainqueur du Tour 1947, gagne. Pour le tourisme local, c'est une révélation.
Premier arrivage au sommet — Bobet 1955
L'arrivée au sommet de 1955 est restée mémorable. Louison Bobet, à la lutte pour son troisième Tour consécutif, attaque dans la chaleur infernale. Il s'impose au sommet avec 49 secondes d'avance.
Mais cette étape voit aussi la défaillance spectaculaire de Ferdi Kübler, le Suisse champion du monde 1951. Frappé par la chaleur, il se met à zigzaguer, plus tard est retrouvé en train de boire dans une fontaine de bistrot, désorienté. Il abandonne le Tour le lendemain dans un état physique alarmant.
Le Ventoux a déjà commencé à dévorer les coureurs.
La mort de Tom Simpson — 1967
Le 13 juillet 1967, le Britannique Tom Simpson s'effondre à 1,5 km du sommet du Ventoux. Sous une chaleur de 35°C, dopé aux amphétamines, déshydraté, il pédale jusqu'à la rupture cardiaque. Il meurt sur place.
C'est l'un des moments les plus tragiques de l'histoire du Tour. Au sommet du Ventoux, à l'endroit exact où il s'est effondré, un mémorial est érigé. Une stèle simple avec son nom et la date. Chaque année, des milliers de cyclistes amateurs s'y arrêtent en pèlerinage.
L'évanouissement de Merckx — 1970
Trois ans après la mort de Simpson, le 13 juillet 1970, Eddy Merckx gagne au sommet du Ventoux. Mais à peine la ligne franchie, il s'effondre lui aussi. Inconscient, il est ranimé par les médecins. Bouteille d'oxygène, position latérale de sécurité.
Il se réveille quelques minutes plus tard. "Je n'ai jamais souffert comme ça", dira-t-il. Le Ventoux a failli emporter le Cannibale.
Les autres victoires mythiques
Le Ventoux a accueilli plusieurs autres arrivées mémorables :
- 1972 : Bernard Thévenet attaque et gagne. Premier triomphe français.
- 1987 : Jean-François Bernard place une attaque en jaune.
- 2000 : Marco Pantani s'impose, devançant Lance Armstrong (qui aurait "laissé" la victoire à l'Italien).
- 2002 : Richard Virenque gagne, l'un des grands moments de sa carrière.
- 2013 : Christopher Froome attaque dans le mistral et triomphe.
- 2016 : L'arrivée est exceptionnellement déplacée 6 km plus bas (au Chalet Reynard) à cause du vent. Chris Froome court à pied après que sa moto soit cassée.
L'expérience cycliste
Monter le Ventoux est devenu une sorte de pèlerinage pour les cyclotouristes. Des dizaines de milliers de cyclistes amateurs gravissent le Géant chaque année. Beaucoup font les trois routes ("les Cinglés du Ventoux"). Certains montent et descendent plusieurs fois dans la même journée.
Le sommet possède un observatoire météorologique, une antenne radio, un mémorial Tom Simpson, et un parking où les cyclistes se retrouvent. Les gens viennent du monde entier.
L'aura unique
Ce qui rend le Ventoux unique, c'est cette combinaison improbable :
- Un paysage extraordinaire (le sommet désertique blanc)
- Une difficulté réelle mais pas exceptionnelle
- Une histoire dramatique (Simpson, Merckx, Kübler)
- Un environnement extrême (vent, chaleur)
- Une accessibilité (route asphaltée, pas trop loin de Paris)
Le Tourmalet est plus dur. L'Alpe d'Huez a plus d'arrivées d'étapes. Le Galibier est plus haut. Mais le Ventoux a une aura que personne n'égale. C'est le mont des grandes émotions, des grandes peurs, des grandes victoires.
Le futur
Chaque fois que le Tour passe par le Ventoux, c'est un événement. Les organisateurs alternent : parfois en arrivée d'étape, parfois en passage, parfois en double passage (montée + descente + remontée).
Le Géant continuera à fasciner. Tant que le Tour de France existera, le Mont Ventoux sera son cœur émotionnel. Le mont qu'on aborde avec respect et qu'on quitte avec révérence.