Jacques Anquetil est le premier coureur à avoir gagné cinq Tours de France. Entre 1957 et 1964, le Maître normand a dominé le cyclisme mondial avec un style à part : élégant, calculateur, métronomique. Son rival Raymond Poulidor incarne la France populaire ; Anquetil incarne la France distinguée.

L'enfance normande

Jacques Anquetil naît le 8 janvier 1934 à Mont-Saint-Aignan, en Normandie. Son père est maçon. Mais à 12 ans, son grand-père lui offre un vélo. C'est le déclic.

Il gagne ses premières courses amateures à 18 ans. À 19 ans, il est champion de France amateur de contre-la-montre. À 20 ans, il passe professionnel chez La Perle.

En 1956, à 22 ans, il établit le record de l'heure : 46,159 km. Il succède à Fausto Coppi. C'est sa première grande performance internationale.

Le premier Tour — 1957

À 23 ans, Anquetil participe à son premier Tour de France. Il s'impose comme un vainqueur surprise. Il gagne avec 14'56 d'avance sur Marcel Janssens. C'est sa première victoire.

En 1957, l'Italien Fausto Coppi a 38 ans et est sur le déclin. Anquetil prend sa place comme le dominateur du cyclisme.

Les 5 Tours

Anquetil gagne 5 Tours de France :

  • 1957 (à 23 ans)
  • 1961
  • 1962
  • 1963
  • 1964 (à 30 ans)

Dans la période 1957-1964, il remporte aussi 2 Giros et 1 Vuelta. Soit 8 grands tours en 8 ans. Domination écrasante.

Le rival Poulidor

À partir des années 1960, Anquetil a un rival permanent : Raymond Poulidor. Le "Poupou" est plus rond, plus accessible, plus aimé du peuple. Il est l'éternel deuxième. Il finit huit fois sur le podium du Tour, mais jamais sur la plus haute marche.

Les deux hommes sont opposés. Anquetil est le Maître clinique, distant, qui ne laisse rien au hasard. Poulidor est le Forçat de la route, qui souffre, qui transpire, qui touche le cœur des Français.

Le Puy-de-Dôme — 1964

Le 12 juillet 1964, dans la fameuse 20ème étape du Tour, Anquetil et Poulidor se livrent leur duel iconique sur les pentes du Puy-de-Dôme. Pendant 5 km, ils roulent côte à côte, sans un regard, sans une parole. Anquetil sauve son maillot jaune pour 14 secondes.

La photo de ce duel devient l'une des plus célèbres du sport français. Anquetil et Poulidor, condamnés pour l'éternité à pédaler ensemble.

Anquetil remporte le Tour 1964 avec 55 secondes d'avance sur Poulidor. C'est son cinquième et dernier sacre.

Le style Anquetil

Le style d'Anquetil était unique. Il était le maître absolu du contre-la-montre. Sa position aérodynamique, son pédalage régulier, sa capacité à maintenir un rythme infernal sur la durée — tout cela le rendait imbattable dans les CLM.

Dans les ascensions, il roulait à un rythme métronomique. Il n'attaquait presque jamais. Il limitait la casse. Et il reprenait tout dans les CLM.

C'était un style "calculateur". Beaucoup de Français lui reprochaient son manque de panache. "Il ne donne rien à voir", disait-on. "Il gagne, mais il n'enchante pas."

Les contraires : Anquetil et Poulidor

La rivalité entre Anquetil et Poulidor est devenue un thème national. Les Français se disaient "anquetilistes" ou "poulidoristes". Anquetil-Poulidor, c'était comme De Gaulle-Mitterrand : deux visions de la France.

  • Anquetil : la France distinguée, classique, performante.
  • Poulidor : la France populaire, accessible, attachante.

Et pourtant, les deux hommes se respectaient. "Si je n'avais pas eu Poulidor, je n'aurais pas autant gagné", disait Anquetil. "Il me poussait à donner toujours le maximum."

Les classiques

Outre les grands tours, Anquetil a gagné de nombreuses classiques :

  • Paris-Nice : 5 victoires
  • Liège-Bastogne-Liège : 1 victoire
  • Bordeaux-Paris : 1 victoire (la classique mythique de 600 km)
  • Critérium du Dauphiné : 2 victoires
  • Grand Prix des Nations : 9 victoires (la classique du contre-la-montre)

Le Grand Prix des Nations est sa course favorite. Il l'a remporté 9 fois en 14 participations. C'était "sa" course.

La fin de carrière

Anquetil prend sa retraite en 1969, à 35 ans. Il s'établit en Normandie, dans son château de Lebraye. Il devient agriculteur, mais aussi homme d'affaires.

Il avait des goûts de luxe. Il aimait les voitures rapides, les femmes, les bons restaurants. Il a écrit ses mémoires, dans lesquelles il parlait sans complexe de sa relation tourmentée avec Janine, son ex-femme, et de leur liaison à trois avec Sophie, la fille de cette dernière.

Il mourut le 18 novembre 1987, à 53 ans, d'un cancer de l'estomac.

L'héritage

Jacques Anquetil reste l'un des plus grands champions du cyclisme. Cinq Tours de France, à une époque où le record précédent (de Coppi et Bobet) était de 3 ou 4 Tours.

Il a aussi été le pionnier d'un cyclisme moderne, scientifique, calculateur. Bien avant que cela soit la norme. Sa façon d'aborder la course, par les chiffres et l'efficacité, anticipe les méthodes des équipes Sky/Ineos contemporaines.

La France l'a aimé sans le célébrer comme Poulidor. Mais aujourd'hui, avec le recul, on reconnaît qu'Anquetil était le plus grand Français de son époque. Le Maître élégant. Et le premier 5 fois vainqueur du Tour.