Il y a des photos qui résument toute une époque. Celle prise sur les pentes du Galibier le 6 juillet 1952 en est une. Fausto Coppi et Gino Bartali, les deux plus grands champions cyclistes italiens, deux rivaux que tout opposait, partagent une gourde dans l'effort de l'ascension.
Deux Italie
Dans l'Italie de l'après-guerre, Coppi et Bartali ne sont pas que deux coureurs. Ce sont deux symboles, deux camps, deux visions du pays. Bartali, le catholique pratiquant, l'homme de la tradition, le héros de la droite chrétienne-démocrate. Coppi, le moderne, le laïc, l'homme de gauche, qui scandalise l'Italie en quittant sa femme pour la "Dame en blanc". Tifosi se déchirent. Les deux hommes ne s'adressent presque pas la parole.
La photo
Pourtant, sur cette image prise par le photographe Carlo Martini, l'un tend une gourde à l'autre. Le geste est anodin : entre coureurs, on partage l'eau, surtout dans la chaleur. Mais le débat s'enflamme immédiatement. Qui tend à qui ?
Les partisans de Coppi affirment que c'est leur champion qui offre la gourde à un Bartali en difficulté. Les partisans de Bartali jurent du contraire. Pendant des années, les deux clans se disputent l'interprétation. Coppi lui-même, interrogé, hausse les épaules : "Je ne me souviens plus très bien."
Le mystère ne sera jamais totalement levé. Selon la version la plus probable, c'est Coppi qui tend la gourde à Bartali, dans un geste de respect entre champions au sommet.
Le contexte sportif
Ce 6 juillet 1952, Coppi est au sommet de son art. Il va remporter ce Tour avec 28 minutes d'avance, l'une des plus grandes marges de l'histoire. Bartali, à 38 ans, vit ses dernières heures de gloire. C'est sa dernière apparition au Tour. Le passage de témoin est en train de s'effectuer.
L'héritage
Cette photo est devenue l'un des clichés les plus reproduits de l'histoire du sport. Pas seulement parce qu'elle montre deux légendes, mais parce qu'elle dit quelque chose de plus profond. Au-delà des rivalités, des camps, des idéologies, il reste le sport. Deux hommes qui souffrent, qui montent un col, et qui se passent une gourde. La grandeur du geste tient dans sa simplicité.
Quand Bartali meurt en 2000, son cercueil est porté par d'anciens coureurs cyclistes. Coppi, lui, est mort dès 1960, emporté par une malaria contractée en Afrique. Mais sur la photo du Galibier, ils roulent ensemble pour toujours.