Le 9 juillet 1913, dans le col du Tourmalet, Eugène Christophe vit l'un des moments les plus dramatiques de l'histoire du Tour de France. Sa fourche se casse net. Le règlement l'oblige à la réparer lui-même, sans aide. Il descend la montagne à pied, son vélo sur l'épaule, trouve une forge à Sainte-Marie-de-Campan, et passe 4 heures à réparer. Il termine l'étape, mais le Tour est perdu.
Le contexte
Eugène Christophe est un coureur français de 28 ans. Il est l'un des grands favoris du Tour 1913. Champion robuste, bon grimpeur, il vise une victoire au général.
La 6ème étape va de Bayonne à Luchon, soit 326 km à travers les Pyrénées. Au programme : l'Aubisque, le Tourmalet, l'Aspin, et le Peyresourde. Une étape monstrueuse pour l'époque.
La descente du Tourmalet
Dans la descente du Tourmalet, alors qu'il roule en tête de course, Christophe sent un coup violent dans son guidon. La fourche du vélo s'est cassée à la base. Le vélo est inutilisable.
Christophe doit faire un choix. Le règlement de L'Auto, l'organisateur, est strict : aucune aide extérieure. Si quelqu'un l'aide à réparer son vélo, il est disqualifié. Il ne peut compter que sur lui-même.
La marche
Il descend la montagne à pied, son vélo sur l'épaule. La descente du Tourmalet sur ses 17 kilomètres lui prend plusieurs heures. Plusieurs coureurs le dépassent.
À Sainte-Marie-de-Campan, il trouve une forge. Le forgeron, un nommé Lecomte, l'accueille. Mais Christophe doit travailler seul. Il sait que les commissaires de course le surveillent.
Le travail dans la forge
Christophe ne sait pas vraiment forger. Il essaie. Il chauffe la fourche, il la martèle, il essaie de la souder. Le forgeron lui donne des conseils, mais ne le touche pas. Le travail est laborieux.
Un enfant aide à activer le soufflet de la forge. Pour ça, Christophe sera plus tard pénalisé d'une amende, parce qu'il a accepté l'aide d'un tiers, même indirectement.
Le travail dure 4 heures. Christophe a les mains noires de suie, le visage couvert de sueur. Mais à la fin, la fourche tient.
La reprise de l'étape
Il remonte sur le vélo. Il a 4 heures de retard sur le leader. Le peloton est loin devant. Mais il continue.
Il finit l'étape, dans la nuit, plus de 8 heures après son arrivée prévue. Le commissaire est encore là pour le chronométrer. Christophe arrive à Luchon. Il est exsangue, épuisé, brisé.
Mais il a sauvé l'honneur. Il est encore en course.
La pénalité
Le lendemain, l'amende tombe : 10 minutes de pénalité pour avoir accepté l'aide de l'enfant qui activait le soufflet. C'est dérisoire par rapport aux 4 heures perdues, mais ça aggrave une situation déjà désespérée.
Christophe finira le Tour 1913 à la 7ème place du classement général. Il aurait probablement gagné sans la fourche cassée.
L'héritage
L'épisode de la forge de Sainte-Marie-de-Campan est devenu l'un des plus célèbres de l'histoire du Tour. Une plaque commémorative a été installée à l'emplacement de la forge. Chaque année, des cyclistes amateurs s'y arrêtent en pèlerinage.
Christophe lui-même est devenu une icône. "Le forçat de la route", l'image inventée par Albert Londres pour décrire les coureurs cyclistes, lui colle à la peau. Il est l'incarnation parfaite de cette idée : un homme qui souffre, qui s'épuise, qui répare sa fourche dans une forge, mais qui ne renonce jamais.
Il a participé à 11 Tours de France. Il a été plusieurs fois en jaune. Mais il n'a jamais gagné le Tour. Il est mort en 1970, à 85 ans, dans la pauvreté.
Son palmarès officiel ne dit pas tout. L'épisode de la forge en dit plus que n'importe quel chiffre. Christophe n'a pas gagné le Tour, mais il a écrit l'une des pages les plus belles de son histoire.