Le 18 juillet 1995 restera l'une des journées les plus tragiques de l'histoire du Tour de France. Au cours de la 15ème étape, dans la descente du col du Portet d'Aspet, le jeune Italien Fabio Casartelli, 24 ans, perd la vie dans une chute terrible. C'est le troisième mort en course du Tour, après Adolphe Hélière (1910) et Tom Simpson (1967).

Le promesse italienne

Fabio Casartelli n'est pas un coureur ordinaire. À 22 ans, il a remporté le titre olympique de la course en ligne aux Jeux de Barcelone en 1992, devançant Erik Dekker et Dainis Ozols. Il évolue chez Motorola aux côtés d'un certain Lance Armstrong, et représente l'avenir du cyclisme italien. Marié, jeune papa d'un garçon de quelques mois, il vient de signer un nouveau contrat. La vie sourit.

L'étape

La 15ème étape va de Saint-Girons à Cauterets, en passant par les Pyrénées. Le col du Portet d'Aspet (1069m) n'est pas le plus haut, mais sa descente est connue pour être technique, avec des virages serrés et un revêtement parfois glissant.

Dans le peloton, plusieurs coureurs entament la descente à grande vitesse. À environ 9 km du sommet, dans un virage à gauche, plusieurs cyclistes tombent en cascade. Casartelli est dans le groupe.

La chute

L'Italien percute une bordure de béton sur le bord de la route. Il porte une casquette en tissu — les casques ne sont pas obligatoires à l'époque, et beaucoup de coureurs s'en passent par tradition ou inconfort. Sa tête frappe le béton de plein fouet. Il s'effondre, le visage en sang.

Les secours arrivent rapidement. Casartelli est inconscient. L'hélicoptère médicalisé l'emmène vers l'hôpital de Tarbes. Mais les blessures sont trop graves. Il décède dans l'ambulance, sans avoir repris connaissance.

Le Tour en deuil

L'annonce tombe le soir. Le peloton est sous le choc. Le lendemain, l'étape Tarbes-Pau, longue de 237 km, est neutralisée en hommage. Les coureurs roulent à allure modérée, sans course, en silence. À l'arrivée, les huit coureurs de l'équipe Motorola — l'équipe de Casartelli — passent la ligne ensemble en tête. Lance Armstrong déclare : "On a vraiment couru pour Fabio aujourd'hui."

Le contre-la-montre d'Armstrong

Quelques jours plus tard, lors de l'étape de Limoges, Lance Armstrong remporte la victoire. Sur la ligne d'arrivée, le visage couvert de larmes, il pointe son doigt vers le ciel. "C'est pour Fabio", dit-il. Cette image marque les esprits.

Armstrong avouera plus tard : "Je ne savais pas si j'étais capable de finir le Tour après sa mort. Mais je sentais qu'il fallait que je gagne pour lui."

Les conséquences

Le drame Casartelli relance le débat sur le port du casque dans le cyclisme professionnel. À l'époque, le casque n'est pas obligatoire en course. De nombreuses voix s'élèvent. Mais il faudra attendre 2003 pour que l'UCI rende le casque rigide obligatoire en compétition, après une autre chute mortelle (celle d'Andrei Kivilev).

Un monument a été érigé sur le lieu de la chute, dans la descente du Portet d'Aspet. Les cyclistes amateurs s'y arrêtent. Beaucoup déposent une fleur, une casquette, un message. "Pour Fabio, qui repose dans la lumière", lit-on parfois.

L'héritage

Fabio Casartelli aurait probablement eu une grande carrière. Champion olympique à 22 ans, il avait toutes les qualités pour gagner des classiques, peut-être un jour un grand tour. Sa mort à 24 ans nous prive de réponses. Mais elle aura au moins servi à protéger les générations suivantes : aujourd'hui, plus aucun cycliste professionnel ne court tête nue. La leçon a été apprise dans le sang.