Le 12 juillet 1958, dans les Alpes, sous un orage diluvien, Charly Gaul livre l'une des plus belles échappées de l'histoire du cyclisme. Le Luxembourgeois, surnommé "l'Ange de la Montagne", roule comme personne sous la pluie battante et reprend 14 minutes en quelques heures. Il sauve son Tour, qu'il remportera quelques jours plus tard.
Le contexte
Charly Gaul est l'un des grimpeurs les plus talentueux de sa génération. Petit, fragile en apparence, il a un don : il roule mieux par mauvais temps. Plus il pleut, plus il fait froid, mieux il va. Ses adversaires détestent les conditions où il s'épanouit.
En 1958, Gaul est à 16 minutes 03 du leader, l'Italien Vito Favero. Le Tour semble joué. Personne ne croit qu'il peut revenir.
L'étape Briançon-Aix-les-Bains
L'étape du 12 juillet fait 219 km, avec quatre cols : le col du Lautaret, le col du Galibier, le col de la Croix de Fer, et le col du Cucheron. Soit près de 5 000 mètres de dénivelé.
Le matin, le ciel est menaçant. Vers midi, l'orage éclate. La pluie devient violente, glaciale. Le vent souffle à 40 km/h. Sur les routes alpines, c'est l'enfer.
L'attaque
Dans le col du Lautaret, Gaul ressent les conditions parfaites. Il attaque. Pas violemment, mais à un rythme régulier que personne ne peut tenir. Le peloton se désagrège. Les coureurs ralentissent, gelés, trempés. Gaul, lui, accélère.
Dans le Galibier, il roule seul. Il a déjà 5 minutes d'avance. Au pied de la descente, l'écart est de 8 minutes. Dans le col de la Croix de Fer, c'est 12. À l'arrivée à Aix-les-Bains, c'est 14 minutes 03.
Le miracle de la pluie
Une anecdote raconte qu'un journaliste avait demandé à Gaul, après l'étape, comment il faisait pour rouler aussi bien sous la pluie. Le Luxembourgeois aurait répondu : "Je ne sens pas le froid. Je ne sens pas l'eau. Je n'ai que le vélo qui compte."
Il pleuvait tellement ce jour-là que les voitures techniques ne pouvaient plus suivre les coureurs. Les vélos rouillaient à vue d'œil. Beaucoup de coureurs sont arrivés une heure ou plus après Gaul.
La victoire à Paris
Gaul prend le maillot jaune dans le contre-la-montre quelques jours plus tard. Il remporte le Tour 1958 avec 3 minutes 10 d'avance sur Favero. C'est le seul Tour qu'il gagnera.
Mais cette étape Briançon-Aix-les-Bains restera dans la légende. 219 km dont une centaine de kilomètres en solitaire, sous un orage continu, avec 14 minutes pris au peloton.
Le caractère de l'ange
Gaul était un personnage compliqué. Antipathique avec les médias, peu sociable, il roulait pour lui-même. À l'arrivée des étapes, il refusait souvent les interviews. Il rentrait directement à l'hôtel.
Il a aussi gagné le Giro à deux reprises (1956 et 1959). À 34 ans, il s'est retiré dans la solitude au Luxembourg, où il a vécu en ermite pendant des décennies. Refusant tout contact avec le monde du cyclisme, refusant les interviews, refusant les commémorations.
Il est mort en 2005. Pour son enterrement, presque personne. Mais sur son tombeau, le simple titre : "L'Ange de la Montagne".
L'héritage
L'étape de 1958 a inspiré de nombreuses analyses. Comment un homme peut-il prendre 14 minutes en quelques heures à des coureurs de très haut niveau ? La réponse tient en partie dans les conditions extrêmes : Gaul était un athlète qui souffrait moins du froid et du mouillé. Mais surtout, il avait un mental hors norme.
Quand la pluie tombe sur les Alpes, certains spectateurs murmurent encore : "On dirait un temps à Charly Gaul."