Le Tour de France a 121 ans (en 2024). C'est le plus grand événement cycliste mondial. Il attire 12 millions de spectateurs sur le bord des routes et 3,5 milliards de téléspectateurs dans le monde. Mais à l'origine, ce n'était qu'une opération marketing désespérée pour sauver un journal en difficulté.

L'affaire Dreyfus et la presse française

À la fin du XIXe siècle, la France est divisée par l'affaire Dreyfus. Les journaux prennent parti. Le Vélo, le journal sportif principal de l'époque, soutient Dreyfus. Cette position lui coûte des lecteurs : les antidreyfusards le boycottent.

Un groupe d'industriels et d'investisseurs, dont Albert de Dion (constructeur automobile), décide de créer un journal sportif concurrent : L'Auto. Le journal voit le jour en 1900. Mais L'Auto a du mal à s'imposer face au Vélo.

La crise d'Henri Desgrange

En 1903, L'Auto est dirigé par Henri Desgrange, un ancien coureur cycliste. Il a 38 ans. Il est désespéré : son journal perd de l'argent, et son rival Le Vélo continue de dominer.

Il faut une idée géniale pour relancer L'Auto. Une opération qui fasse parler du journal. Quelque chose qui force le grand public à acheter L'Auto pour suivre l'actualité.

L'idée de Géo Lefèvre

L'idée vient de Géo Lefèvre, un journaliste de L'Auto âgé de 25 ans. Lors d'un déjeuner au restaurant Madrid à Paris, en novembre 1902, Lefèvre suggère à Desgrange : "Pourquoi pas une course autour de la France ? Une vraie course longue, qui dure des semaines."

L'idée est révolutionnaire. À l'époque, les courses cyclistes durent au maximum 3-4 jours. Faire pédaler des coureurs pendant 19 jours, c'est extravagant. Personne n'a jamais fait ça.

Desgrange est sceptique au début. "Trop long, trop dangereux", dit-il. Mais Lefèvre insiste. Et l'argument financier convainc Desgrange : un événement aussi spectaculaire forcera tous les Français à lire L'Auto pour suivre les coureurs.

Le 19 janvier 1903

Le 19 janvier 1903, L'Auto annonce officiellement la création du "Tour de France". Six étapes. Du 31 mai au 5 juillet 1903.

Les étapes sont délirantes :

  • Paris-Lyon (467 km)
  • Lyon-Marseille (374 km)
  • Marseille-Toulouse (423 km)
  • Toulouse-Bordeaux (268 km)
  • Bordeaux-Nantes (425 km)
  • Nantes-Paris (471 km)

Des étapes de 400-500 km, avec des départs à 2-3 heures du matin et des arrivées le lendemain en fin de journée. Les coureurs roulent toute la nuit.

Les inscrits

60 coureurs s'inscrivent. Des amateurs et des professionnels mélangés. Beaucoup arrivent à pied à la ligne de départ, leur vélo sur l'épaule. Tous viennent de petites localités, espérant gagner les 20 000 francs de prime du vainqueur — l'équivalent de plusieurs années de salaire ouvrier.

Le départ a lieu le 1er juillet 1903 à Montgeron, juste au sud de Paris. Henri Desgrange n'y est même pas. Il est trop occupé à écrire son journal.

Les vélos

Les vélos de 1903 sont primitifs. Pas de vitesses (ou parfois une seule). Pas de pédalier libre. Quand on freine, on doit pédaler en arrière. Les vélos pèsent environ 12 kg.

Les routes sont en très mauvais état. Pas d'asphalte. Juste de la terre, des cailloux, parfois du pavé. Les pneus crèvent constamment. Les coureurs doivent réparer leur vélo eux-mêmes : si la fourche casse, on la répare avec ce qu'on a sous la main.

Maurice Garin — Le premier vainqueur

Le vainqueur du premier Tour est Maurice Garin, un Français d'origine italienne. Il a 32 ans, il est petit, trapu, et il pèse 60 kg. Il gagne grâce à sa résistance. Il finit le Tour avec 2 heures 49 d'avance sur le deuxième. Une marge incroyable.

Garin est surnommé "le ramoneur" car il avait travaillé comme tel dans sa jeunesse. C'est un personnage atypique pour l'époque, populaire chez les ouvriers.

Le succès commercial

Le Tour 1903 est un succès retentissant pour L'Auto. Le tirage du journal explose : il passe de 25 000 exemplaires à 65 000 pendant le Tour. Le journal Le Vélo, lui, fait faillite. Il sera repris par L'Auto.

Desgrange réalise qu'il a créé quelque chose de beaucoup plus grand qu'il ne l'imaginait. Le Tour devient annuel. Il s'étoffe : 7 étapes en 1904, 11 en 1905, 13 en 1906, 14 en 1907.

La crise de 1904

Mais le Tour 1904 est marqué par un scandale énorme. Maurice Garin gagne à nouveau. Mais une enquête révèle que plusieurs coureurs ont triché : certains ont pris le train pour traverser des portions, d'autres ont reçu de l'aide non autorisée.

Les 4 premiers coureurs au général sont disqualifiés en novembre 1904. C'est Henri Cornet, un coureur de 19 ans, qui devient le vainqueur officiel rétroactif. À 19 ans, il est aujourd'hui le plus jeune vainqueur de l'histoire (et probablement pour toujours, car les règles ont depuis interdit la participation des coureurs de moins de 18 ans).

Le Tour est en danger. Mais Desgrange continue. Il introduit des règles plus strictes. Le Tour reprend, plus rigoureux.

L'évolution

Au fil des décennies, le Tour évolue :

  • Les étapes raccourcissent (200-250 km en moyenne aujourd'hui)
  • Les routes s'asphaltent
  • Les vélos se modernisent
  • Les vitesses sont introduites en 1937
  • Le maillot jaune apparaît en 1919
  • Les casques sont obligatoires en 2003
  • Les contrôles antidopage en 1968

Mais l'essence reste la même : un voyage à vélo autour de la France, du nord au sud, des montagnes aux côtes, dans des paysages magnifiques.

L'héritage

Le Tour de France 2024 a attiré 12 millions de spectateurs sur le bord des routes et 3,5 milliards de téléspectateurs dans le monde. Il est diffusé dans 190 pays. Il rapporte plusieurs centaines de millions d'euros par édition.

Tout ça est parti d'une crise commerciale d'un journal sportif en 1903. D'une réunion dans un café parisien. D'un journaliste qui suggère : "Une course autour de la France ? Pourquoi pas !"

Henri Desgrange est mort en 1940. Il est enterré au sommet du col du Galibier, où une stèle lui rend hommage chaque année quand le Tour passe par là. Le Tour qu'il avait créé pour sauver son journal est devenu le plus grand événement cycliste du monde.